Je suis né le 03 Mars 1976 à Die dans la Drôme, ce qui a bien intrigué les douaniers américains: comment peut-on naître dans une ville qui a _mourrir_ pour nom ?
Mes deux parents étaient orphelins de père. Ma mère a grandi chez une tante alsacienne en banlieue parisienne de 1945 à 1963 et mon père à été à l’orphelinat dans les années 1930. Mon père avait 20 ans de plus que ma mère et comme elle m’a eu à 33 ans, l’âge qu’avait sa mère quant elle l’a eue et que j’avais quand j’ai eu mon premier enfant, mon père en avait donc 53, ce qui est assez âgé. J’ai ainsi bénéficié de deux cultures différentes, l’une d’avant guerre et l’autre d’après guerre. Cocasse.
Le père de mon père était un officier-chirurgien serbe venu en France pendant la 1ère guerre mondiale suite à la retraite de Thessalonique et la mère de mon père une lyonnaise issue d’une famille de soyeux ruinés par la guerre et les mauvais placements. Je porte le nom de cette grand-mère mon père ayant opté pour un changement de nom à la naissance de mon frère ainé en 1973, ne voulant pas que ses enfant vivent les humiliations de la xénophobie hexagonale -les français ne sont pas tant racistes que volontier xénophobes-. Je ne sais pas s’il a eu raison, l’exotisme du patronyme Anastassievitch avait des atouts et plus personne ne porte ce nom aujourd’hui; la seconde guerre mondiale ayant fait le vide. Néanmoins j’observe et respecte ce choix et puis l’un dans l’autre j’aime bien mon prénom, ça me suffit.
Le père de ma mère était un alsacien engagé dans l’armée française qui épousa une infirmière iséroise qui l’avait soigné d’une blessure; comme dans les films. Malheureusement il meurt en 1945 à Paris. Épuisé par le travail il s’endormit dans son studio alors que le gaz était allumé. Tragique. Ma grand-mère, effondrée, confia ses trois enfants à sa belle-soeur, l’épouse du frère de son défunt mari.
Mon père était quelqu’un de brillant et arriva premier au concours de la préfectorale. C’est ainsi que je grandis avec mon frère dans différentes sous-préfectures et préfectures de l’hexagone avec tout ce que cela comporte: déménagements, rencontres de personnalités, commémorations, réceptions, méfiance des apparences et des obséquieux.
Malgré mes difficultés scolaires et disciplinaires j’obtiens mon bac 1995 et m’inscris, par facilité, en fac d’Histoire générale à Lyon. Je dis par facilité parce que le terreau familial était celui des humanités classiques et surtout de l’Histoire avec la lecture des derniers travaux, articles, des nouvelles méthodes, des _régimes d’historicité_ Je fis principalement de l’histoire Grecque, période archaïque, mais ce qui me passionna ce fut la préhistoire. Je fus émerveillé qu’en octobre de ma première année il y avait 3 genres d’australopithèques et qu’à la fin de ma seconde année il y en avait 7, mettant à mal la théorie du rift si stable quelques mois plus tôt. Salutaire.
Mais ce que je faisais le plus c’était peindre. Je peignais toutes les nuits si bien qu’un de mes colocataires qui lui était en école d’art, convainquit mes parents de m’accompagner dans cette voie. Par soucis de professionnalisation je fus inscrit à Émile Cohl. L’atmosphère y était étouffante mais j’appris le dessin d’observation et ce fut un bouleversement: plus jamais je n’utiliserai mes yeux et mes mains de la même façon. Ayant besoin d’air je quittai cette école et passai tranquillement mon mois de Juillet à l’hôpital pour être opéré d’un cholestéatome à l’oreille gauche. Premier contact avec un compagnon tenace qui me suit depuis avec une persévérance aussi admirable que ridicule. Je lui doit une quasi surdité de l’oreille gauche, de nombreux passages sur le billard et l’idée tragi-comique d’être un demi-Beethoven.
Après un passage à la classe préparatoire du _Petit Collège_j’entrai aux beaux-arts de Saint-Étienne. Le triple paradoxe: école + beau +arts… Au bout de cinq années je décidai de ne pas passer mon DNSAP estimant que, comme avec les parents, il valait mieux quitter ses études que de les achever. Étudiant je suivis les cours de soir de la Comédie et fit serveur le midi dans un café où je rencontrai des metteurs en scènes et des auteurs. Commença une collaboration avec ce milieu comme scénographe, comédien et même une fois metteur en scène. Je retins de cet art la notion de justesse. Ma dernière année aux Beaux-Arts fut celle de la rencontre avec Shichio Minato qui m’enseigna la gravure. Assez brouillon et habitué de longues peurs et réflexions avant d’exécuter rapidement un travail il m’emmena vers un monde d’exigence et d’artisanat, d’outils et de concentration sur chaque étape de création car même la plus ingrate et anodine ressortira inexorablement dans le résultat. Utile.
Une fois l’école quittée je commençai à apprendre le piano. Formidable école de la mémoire du geste, complément magique de mes expériences de l’interprétation et confirmation du fait que je ne peux suivre un texte ou une partition sans m’en échapper, volant des éléments de-ci de-là, aimant plus passer du temps à jouer avec le corps de l’instrument qu’à reproduire la pensée d’un autre. Demi-Beethoven vous dis-je! J’ai compris qu’à certains endroits il me fallait cultiver mon ignorance. Excitant.
Depuis je continue et même maintenant je commence à _produire_ mon travail personnel sans mettre de côté ni l’observation ni l’intuition.